Non à la dictature médiatique de la transparence

Interrogé par la rédaction d’un journal local sur mes indemnités d’élu et le jugement que je porte sur leur montant, j’ai choisi de ne pas répondre à l’enquête réalisée et d’expliciter ici les raisons de mon refus.

Le sujet et son moment ne sont évidemment pas sans lien avec les échéances électorales imminentes et le contexte particulier de la campagne. Que cherche-t-on vraiment ? On prétexte de la transparence. Mais les informations demandées sont publiques et figurent sur le site internet du Sénat avec les précisions de leur cadre juridique[1]. Les indemnités perçues au titre des fonctions exécutives locales sont encadrées et leur montant précis voté par l’assemblée départementale au début du mandat. La légalité de la délibération, publiée, est contrôlée par l’Etat. Je précise aussi que si les indemnités locales s’ajoutent à l’indemnité parlementaire, elles sont plafonnées à une fois et demie le montant brut de l’indemnité parlementaire de base.

Quant à savoir si j’estime « le niveau de ces indemnités justifié et suffisant ou non au regard du temps que j’y consacre » , cela appelle une double remarque. En interrogeant sur un montant « justifié » on semblerait sous-entendre que ce montant globalement connu serait trop élevé. Et en faisant référence au temps que je consacre à ces mandats, on semblerait là aussi sous-entendre qu’il ne serait pas suffisant. Par le choix des mots, les medias (en général) paraissent bien alors se poser en juge et instruire à charge. Au demeurant la question est inadéquate car le temps ne saurait être l’aune unique de mesure : la responsabilité y compris pénale qui s’attache 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 aux fonctions exercées est réelle et ne doit pas être occultée. Elle a aussi un prix. Rappelons enfin que l’élu est aussi naturellement un contribuable et  reverse ainsi à l’Etat une part de l’argent public qu’il a reçu.

Plus généralement et cela renforce mon refus de répondre, nous sommes visiblement entrés dans une dictature de la transparence et ce moment m’inquiète. Parce qu’il est élu, l’homme (ou la femme) politique doit être mis à nu. Son patrimoine est contrôlé au début et à la fin du mandat pour veiller à tout risque d’enrichissement personnel : ces vérifications existaient bien avant l’actuelle Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) et cela est normal. Mais au-delà, faut-il en plus enquêter sur ses activités personnelles, son mode de vie, sa capacité à épargner et livrer ces informations en pâture, avec un « appel » à la une du journal pour doper les ventes… ? Ses employés demandent-ils à leur patron ce qu’il fait personnellement de son argent ? Que veulent les medias ? Parce qu’il est élu, un individu serait suspect voire coupable. Forcément coupable pour ne pas dire forcément corrompu, pour ne pas dire forcément « pourri ». Si la justice s’intéresse à lui, la présomption d’innocence lui est interdite et le secret de l’instruction violé à une vitesse proprement hallucinante. Violation dont peu s’émeuvent et sur laquelle personne n’enquête alors qu’elle est la preuve d’une faute déontologique commise par des agents publics et constitue une infraction pénale.

Tout cela devient juste insupportable et interroge sur l’avenir même de la démocratie représentative et de la démocratie tout court. Indépendamment du travail de la justice en cas de besoin, si le citoyen, électeur et contribuable, n’est pas satisfait de ses élus, il peut lors du scrutin suivant, en choisir d’autres. A condition dans le climat ainsi créé, qu’il y ait encore des candidats.

[1] http://www.senat.fr/role/senateurs_info/statut.html

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